Si brumeux et si lointain que paraisse le Moyen Age, et quel que soit le sentiment d’altérité que nous éprouvons devant certaines de ses mentalités qui nous sont devenues aujourd’hui si étrangères, il continue d’exercer une étonnante fascination sur nous, et de nous lancer à travers le temps un défi de compréhension et d’interprétation.  Mais il s’agit là d’un âge des ténèbres dans plusieurs sens du terme.  L’histoire médiévale ressemble à une vaste tapisserie où de nombreuses silhouettes fanées et difficilement déchiffrables se détachent sur un fond d’ombres.  Si elles demeurent pour la plupart inconnues ou anonymes, ces figures médiévales ont parfois un nom qui leur donne une certaine définition, qui leur prête un certain éclat, qui leur permet de sortir momentanément de l’obscurité du passé et de revivre pour qui sait les voir, les regarder. Tel est le cas de la Chanson de Roland.

Rien n’est plus difficile, en lisant une oeuvre du passé comme celle-ci, que de se représenter, dans toute sa complexité humaine, la société dans laquelle sont nés des textes de ce genre.  Pour pouvoir isoler les traits qui étaient propres à cette société, ses idées morales, ses principes d’action, ses valeurs, sans parler de ses mœurs et de ses goûts, pour pouvoir cerner à quel point elle était « autre » et différente de celle que nous connaissons, il nous faudrait redevenir ─  mais c’est là une gageure tout à fait impossible ─ des contemporains de ces poètes de jadis. Restent donc la re-création et  l’imagination.

Au fur et à mesure que nous triomphons des difficultés de la lecture de ces textes, nous achoppons inévitablement à des manières de penser qui ne cessent de nous étonner, ou à des préoccupations qui nous restent inaccessibles ─ même en imagination. Là où le lecteur moderne aura peut-être moins de difficulté est dans le domaine du visuel, car même une lecture superficielle de la Chanson de Roland révélera que la concrétisation de l’imagerie est parmi les techniques poétiques les plus exploitées tout au long de cette épopée si tangible, si accessible sans doute à l’imagination de ses auditeurs médiévaux.  Ses personnages ont beau être agités de passions semblables aux nôtres, il nous faut les voir pleurer. Ils ont beau subir l’horreur et la gloire de la guerre, on comprendra et partagera mieux leurs émotions en les regardant agir.

Pour tenter d’innover dans ce domaine d’interprétation ─ ne serait-ce que modestement ─ il est besoin d’autant de courage que de goût.  Ni l’un ni l’autre ne manquent certainement à Dominique Tixhon, qui a d’ailleurs déjà fait ses preuves avec ses très belles et très émouvantes illustrations du Voyage de saint Brendan anglo-normand [http://saintbrendan.d-t-x.com]. On y reconnaît avant tout une rare intuition ainsi qu’un sens très aigu du poétique. 

Mais un tout autre ordre de problèmes se pose à qui s’aventure à illustrer la Chanson de Roland (et soit dit en passant que très peu de nos contemporains ont osé tenter l’exercice).  Il est question, avant toute autre chose, de la violence, de ce que Jean-Charles Payen appelait si pertinemment « la liturgie du génocide », qui retentit d’un bout à l’autre du Roland.  En puisant son inspiration directement à la fameuse Tapisserie de Bayeux (et c’était là une idée des plus créatrices), Dominique Tixhon a su trouver un équilibre remarquable entre texte et image, entre ardeur frénétique, dévouement et brutalité choquante d’un côté, et gestes stylisés, mouvements et poses gracieuses de l’autre. Mais pourquoi chercher à trouver des mots insuffisants pour expliquer ce qui n’a aucun besoin d’explication ?  Les images parleront d’elles-mêmes. 

C’est ce commentaire visuel d’une rare et séduisante beauté que Dominique Tixhon présente aujourd’hui au public, et auquel je me fais un grand plaisir de m’associer ; nous lui devrons d’avoir désormais un guide doué et averti et un compagnon éclairé et perspicace pour notre lecture moderne de ce chef-d’œuvre médiéval.

Ian Short
Université de Londres